Il existe au moins deux manières d'écrire. L'une est une écriture libératrice, celle où l'on écrit pour soi, pour dénouer quelque chose. L'autre est l'écriture qui s'adresse, qui transmet.
Et la plupart du temps, on navigue entre les deux sans vraiment les nommer, ni comprendre ce qu'elles font à notre écriture.
Écrire pour soi : l'écriture qui sert à se relier
Il y a d'abord celle qui sert à se relier.
Une écriture où l'on avance sans trop savoir où l'on va, mais avec la sensation très nette qu'il y a quelque chose à déposer, à approcher, à laisser venir.
On écrit à tâtons, on tourne autour d'une sensation, d'une idée, parfois d'un trouble encore mal défini, et on accepte de ne pas comprendre tout de suite.
Cette écriture-là n'est pas toujours élégante.
Elle peut être floue, contradictoire, parfois même un peu maladroite.
Mais elle est vivante. Elle remet du mouvement là où tout semblait figé, elle ouvre des passages, elle permet de faire émerger une matière qui, sans elle, resterait enfouie ou confuse.
C'est souvent dans cet espace que naissent les choses les plus précieuses. Françoise Sagan, par exemple, savait déplacer l'émotion dans le décor plutôt que de la nommer.
Celles qui, plus tard, donneront à un texte sa densité et sa vérité.
Écriture et émotions : quand le texte s'adresse
Et puis il y a une autre manière d'écrire.
Une écriture qui s'adresse.
À ce moment-là, il ne s'agit plus seulement de se comprendre soi-même, mais de transmettre.
On choisit ses mots avec plus d'attention, on ajuste le rythme, on construit une forme qui puisse tenir pour quelqu'un d'autre que soi.
On accepte de faire des choix, de renoncer à certaines phrases pour que l'ensemble gagne en clarté et en force.
Cette écriture demande de la rigueur, un sens de l'architecture, une attention particulière à ce qui doit rester.
C'est elle qui sculpte le message, qui lui permet de circuler et de s'inscrire dans la durée.
Les livres qui marquent savent passer de l'une à l'autre
Le vrai piège serait de croire qu'il faut choisir entre les deux.
Entre l'écriture intime et l'écriture adressée, entre la plongée et la clarté.
Les livres qui marquent vraiment savent passer de l'une à l'autre.
Ils plongent longuement pour se relier, puis remontent pour offrir.
Ils écoutent d'abord, puis parlent juste.
Si tu as envie d'écrire un livre, mais que tu te sens parfois perdu, dispersé, ou coincé entre trop de matière et pas assez de forme, ce n'est peut-être pas une méthode qui te manque. C'est ce que j'explore dans ma philosophie de l'écriture : le livre naît quand on cesse de vouloir tout contrôler.
Peut-être simplement la capacité de sentir quand tu es en train de te connecter… et quand il est temps de transmettre.
C'est souvent là que commence un livre qui laisse une trace.
